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Mardi 07 Novembre 2017 - Par financenews

Efficacité énergétique : «Il faut revoir complètement la vision de l’AMEE»

 

Si le développement de l’éolien a bien marché, celui du solaire, en revanche, reste incomplet. Pour Abderrahim Ksiri, président de l’Association des enseignants des sciences de la vie et de la terre (AESVT-Maroc) et membre du CESE, certains choix doivent être revus pour rattraper le retard que le Maroc accuse, notamment en matière d’efficacité énergétique.

 

 

Finances News Hebdo : Parent pauvre de la stratégie énergétique, l’efficacité énergétique est quasiment à la case départ. Comment expliquez-vous le décalage entre le développement des énergies renouvelables et la mise en place de la stratégie d’efficacité énergétique ? 

 

Abderrahim Ksiri : En réalité, partout dans le monde, l’efficacité énergétique est plus facile à mettre en place que les énergies renouvelables, car moins coûteuse. La question qui se pose aujourd’hui, quels sont les enjeux pour le Maroc ?

D’abord, le Maroc a fait le choix de devenir un leader mondial en matière de développement des énergies renouvelables. Son objectif est de porter la part des énergies renouvelables dans le mix énergétique à 52% à l’horizon 2030. Toutefois, il faut nuancer ces chiffres, car cette part ne concerne pas la production, mais la capacité de production.

Ainsi, le Maroc a donc réussi d’une part, à mobiliser les financements d’origine publique et internationale nécessaires pour la réalisation des grands projets de centrales solaires notamment Noor 1, Noor 2. Et d’autre part, à développer plusieurs centrales éoliennes par le secteur privé grâce au coût du kwh éolien devenu très compétitif. Cependant, il reste à libérer le potentiel des projets de production des énergies renouvelables des petites et moyennes puissances.

Certes, le Maroc est cité comme exemple à l’échelle mondiale, en matière de réduction des subventions aux énergies fossiles, mais parallèlement, il n’a pas encouragé le développement rapide et à grande échelle du projet d’énergie solaire pour l’autoproduction par les citoyens. Que ce soit par des incitations fiscales que par l’application des lois relatives à l’ouverture de la basse tension aux énergies renouvelables, notamment la publication des décrets de la loi n°58.15 modifiant la loi sur la libéralisation.

A ce propos, il n’y a toujours pas de vision claire ni au niveau national, ni régional encore moins sur le plan communal en matière de développement des plans énergie territoriaux afin de libérer leur potentiel d’autonomie énergétique. Ceci est le résultat des choix faits en l’absence d’une concertation avec toutes les composantes de la société.

 


"Le programme d’efficacité énergétique dans les différents secteurs du bâtiment, du transport et de l’industrie a connu un retard important dans sa mise en œuvre"


 

Par ailleurs, le programme d’efficacité énergétique dans les différents secteurs du bâtiment, du transport et de l’industrie a connu un retard important dans sa mise en œuvre, à cause du retard dans la publication des décrets d’application de la loi n°47.09 et de la mobilisation des financements nécessaires. Aujourd’hui, le seul projet concret qui tient la route est celui du programme d’efficacité énergétique dans les mosquées.

 

F.N.H. : Qu’est-ce qui bloque concrètement ?

 

A.K. : D’abord, il y a un blocage d’ordre légal. La loi relative à l’ouverture du réseau à la basse tension est toujours bloquée par manque de visibilité et d’anticipation par l’ONEE et des régies urbaines de distribution d’eau et d’électricité afin de minimiser l’impact technique et financier de cette ouverture. Malheureusement, face aux défis à relever, cette situation ne peut plus durer. C’est pourquoi ces entreprises doivent revoir les mécanismes de régulation et leurs modèles financiers et de développement.

 

F.N.H. : Le Maroc investit des milliards de dirhams dans le développement des énergies renouvelables pour économiser de l’énergie, alors qu’en parallèle rien n’est fait en matière d’efficacité énergétique. Ne trouvez-vous pas ce développement à deux vitesses paradoxal ? 

 

A.K. : Je reviens au choix opéré par le Maroc. C’est pourquoi, il faut absolument multiplier les investissements notamment au niveau des administrations, des communes, des entreprises mais aussi des particuliers de façon à ce que tout le monde participe à cet effort de transition énergétique. L’Etat ne peut pas atteindre les objectifs fixés dans le cadre de la stratégie énergétique en agissant seul. Il faut généraliser et démocratiser l’utilisation des énergies propres pour rattraper le retard enregistré dans ce domaine.

Il faut également que les territoires, les régions et les villes développent des projets dans ce sens en les inscrivant dans leurs programmes de développement et plans d’action. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.

Pourtant, le temps presse. La situation climatique ne permet plus ce retard. D’autant plus que l’efficacité énergétique ne requiert pas des investissements lourds mais un effort de rationalisation au niveau des différents secteurs notamment le bâtiment, le transport, les smart cities, la gouvernance numérique…

Un effort qui permettra de réduire considérablement notre facture énergétique mais aussi de diminuer les émissions de gaz à effet de serre. Mais pour ce faire, il faut impérativement mettre fin aux politiques de rattrapage.  Il y a énormément à faire pour surmonter les freins particulièrement pour les projets au niveau des collectivités. Là encore, la mise à niveau des élus et des acteurs locaux sur ce sujet est capitale pour les accompagner à développer des projets en s’inspirant des benchmarks internationaux.

 

F.N.H. : Le Maroc a revu les objectifs fixés en matière d’efficacité énergétique passant de 12% à 5% à l’horizon 2020 et de 15% à 20% en 2030 en matière d’efficacité énergétique. Pensez-vous qu’à ce rythme le Maroc peut relever ce défi ?

 


"Il faut revoir complètement la vision, les mécanismes, les approches et les modes d’action et de gouvernance de l’AMEE".


 

A.K. : Pour l’instant, je pense avec la majorité des acteurs de la société civile environnementale que l’AMEE n’a pas pu avancer dans la concrétisation de ses objectifs. Elle déplore le manque de moyens financiers mais aussi d’incitations fiscales pour atteindre les objectifs fixés. Toutefois, force est de constater que les domaines d’action de l’Agence restent limités. Mais pas seulement, puisque l’AMEE a besoin d’améliorer le système de gouvernance, les approches et l’efficacité du travail. Il est impératif de mieux identifier les objectifs et les champs d’action de l’AMEE pour plus de concertation, de participation effective, de pertinence et de visibilité. Aussi, l’Agence doit faire un grand travail en matière de sensibilisation de la population en adoptant son plan d’action aux spécificités marocaines. En résumé, il faut revoir complètement la vision, les mécanismes, les approches et les modes d’action et de gouvernance de l’AMEE.

 

F.N.H. : Peut-on toujours rattraper le retard ?

 

A.K. : Au Maroc, nous avons de très bons rapports internationaux mais aussi nationaux dans lesquels on communique sur les réussites. Heureusement, avec les orientations royales, les choses vont certainement changer. Les administrations doivent concrétiser notamment les engagements pris en matière de développement durable et d’efficacité énergétique dans des délais acceptables, en adoptant une approche participative et dans la transparence totale. Aussi, pour accélérer le rythme de la mise en œuvre de la stratégie de l’efficacité énergétique, il faut généraliser l’accès à la production de l’énergie positive en travaillant sur les volets législatif, institutionnel et les compétences.

 

Propos recueillis par L. Boumahrou

 

Point de vue de Jean Michel Glachant, directeur de Florence school of régulation : "L’efficacité énergétique, pas une mince affaire"

 

«La politique de l’énergie est plus simple à faire, étant donné qu’il n’y a pas beaucoup d’intervenants. Contrairement à l’efficacité énergétique (EE), où ce sont plusieurs secteurs (bâtiment, transport…) impliqués et, par conséquent, des milliers d’intervenants et donc des intérêts différents en jeu. Les univers politiques sont totalement différents, ce qui explique également la difficulté de combiner énergies renouvelables et efficacité énergétique.

Je donne l’exemple de l’Europe qui a été incapable de mettre en place une politique commune de l’efficacité énergétique, contrairement à celle des énergies renouvelables. Chaque pays devait adopter sa propre stratégie indépendamment des autres membres de l’Union. Et on en est toujours là aujourd’hui même si le Parlement européen veut que l’UE ait une politique d’efficacité énergétique commune et forte. Une volonté que les chefs d’Etat européens ne partagent pas, parce que les niveaux d’engagement sont différents. Au niveau national, il y a des pays qui sont largement avancés en matière d’EE. C’est l’exemple de l’Allemagne qui dispose d’une forte industrie nationale mais consciente de l’intérêt d’investir dans du nouveau matériel en phase avec les objectifs d’EE. En France aussi, les fabricants incitent à mettre en place des politiques nationales d’EE plus poussées.

Pour le Maroc, qui a des points en commun avec le modèle grec (un énorme potentiel du renouvelable et qui ne produit pas beaucoup d’équipement), il y a une politique intelligente à opérer pour identifier les équipements nouveaux à basse consommation d’énergie, pas trop chers par rapport au prix des équipements classiques, ce qui permettra au pays de réaliser d’importantes économies. Pour donner un coup de pouce à l’EE, l’Etat a un rôle important à jouer. Mais il doit avoir aussi un courage politique, car dans presque tous les pays, les combustibles fossiles sont attrayants car générateurs d’importantes recettes fiscales. Donc, à chaque fois que l’Etat fait diminuer la consommation des énergies fossiles, automatiquement, il fait diminuer ses propres recettes fiscales. C’est pourquoi mettre une incitation fiscale sur des équipements qui consomment moins (donc rapportent moins d’impôts) constitue une complication effroyable pour les gouvernements. Il faut tout de même trouver le juste équilibre».

 


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